Le drapeau rouge

[Ecrit à l’origine par Paul Brousse, Achille Le Roy s’attribuera « Le drapeau rouge » après avoir ajouté des couplets.]

I
Les révoltés du moyen-âge
L’ont arboré sur maints beffrois :
Emblème éclatant du courage,
Souvent il fit pâlir les rois.

Refrain
Le voilà, le voilà, regardez !
Il flotte et fier il bouge,
Ses longs plis au combat préparés.
Osez le défier
Notre superbe drapeau rouge,
Rouge du sang de l’ouvrier (bis).

II
Dans la fumée et le désordre,
Parmi les cadavres épars,
Il était du parti de l’ordre
Aux massacres du Champ-de-Mars.
Au refrain

III
Mais planté sur les barricades
Par le peuple de Février,
Lui, le signal des fusillades,
Devient drapeau de l’ouvrier.
Au refrain

IV
Plus tard, l’ingrate République,
Laissant ses fils mourir de faim,
Il entre dans la lutte épique,
Bravant les fusilleurs de Juin.
Au refrain

V
Sous la Commune, il flotte encore
A la tête des bataillons :
L’infâme drapeau tricolore
En fit de glorieux haillons.
Au refrain

VI
Noble étendard du prolétaire,
Des opprimés sois l’éclaireur :
A tous les peuples de la terre,
Porte la paix et le bonheur.
Au refrain

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Version « originale » (1)

I
Dans la fumée et le désordre,
Parmi les cadavres épars
Il était du « parti de l’ordre »
Au massacre du Champ-de-Mars.

Refrain
Le voilà, le voilà, regardez !
Il flotte et, fier, il bouge
Ses longs plis au combat préparés.
Osez le défier
Notre superbe drapeau rouge,
Rouge du sang de l’ouvrier. (bis)

II
Mais planté sur les barricades,
Par le peuple de Février,
Lui, le signal des fusillades,
Devient drapeau de l’ouvrier.
Au refrain

III
Puis, quand l’ingrate république
Laissa ses fils mourir de faim,
Il rentra dans la lutte épique
Le drapeau rouge de Juin.
Au refrain

IV
Sous la Commune il flotte encore
A la tête des bataillons,
Et chaque barricade arbore
Ses longs plis taillés en haillons !
Au refrain

V
On crut qu’à Berne, en république,
Il pouvait passer fièrement ?
Mais, par le sabre despotique,
Il fut attaqué lâchement.
Au refrain

VI.
Ce drapeau que le vent balance
Devant un cortège ouvrier,
C’est lui ! glorieux, il s’avance
En triomphe dans St. Imier
Au refrain

 

(1) D’après R. Brécy (« Le drapeau rouge », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1975-4), les quatre premières strophes ont été écrites par Paul Brousse pour une manifestation à Berne le 18 mars 1877 et les deux dernières ont été ajoutées après les échauffourées du 5 août suivant à Saint-Imier avec la gendarmerie qui voulut s’emparer… du drapeau rouge.

 

Louise Michel et le drapeau noir

Au jour fatal où sombra la Commune,
Quand notre sang gonflait le vaste égout,
Aussi vaillante au feu qu’à la tribune,
Devant Versailles elle resta debout.
Proscrite au loin, vers de brûlantes plages,
Elle y sema le germe fraternel.
Les plus cruels ne sont pas les sauvages…
Honneur, honneur à Louise Michel !

Le peuple a faim ! sa misère est profonde.
Le riche pousse au sombre désespoir.
Dans les faubourgs où le chômage gronde,
Les affamés lèvent le Drapeau noir !
A ce signal, sortant de sa retraite,
Et pour briser l’esclavage éternel,
Qui donc accourt et s’élance à leur tête ?
C’est elle encor, c’est Louise Michel.

Bravant la Cour, la Jeanne d’Arc moderne,
Du Capital démasque les suppôts,
Tous ces Vautours d’église et de caserne,
Qui sans pitié nous rongent jusqu’aux os.
De sa cellule ils ont scellé la pierre…
Elle subit l’isolement mortel ;
Mais par les joints filtre encor la lumière
Qui brille au cœur de Louise Michel.

Les travailleurs conservent la mémoire
Des fiers martyrs qui succombent pour eux.
Ils graveront au fronton de l’Histoire
Son nom si pur, parmi les plus fameux.
Ah ! vienne enfin la suprême bataille,
– Ton dernier jour, possesseur criminel –
Nous abattrons la sinistre muraille
Où tu gémis, ô Louise Michel !

De leurs canons, tu méprises la foudre,
O noir Drapeau qui flottas sur Lyon !
La dynamite a détrôné la poudre…
Ainsi vaincra la Révolution
Vole au combat, symbole du courage
Voici venir le moment solennel.
Du prolétaire, abolis le servage :
Sois le vengeur de Louise Michel.

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Ni Dieu ni maître

[Achille Le Roy s’empara d’une chanson anonyme, ajoutant un couplet (le quatrième) et modifiant quelques vers. Elle est aussi connu sous le titre « Debout, frères de misère ! ».]

I
Nous ne voulons ni Dieu ni Maître
Entravant notre liberté.
Mais nous voulons voir apparaître
Le soleil de l’égalité.
Pendant que le peuple sommeille,
Le canon vient de retentir ;
Mais l’insurgé se réveille
Et sa bombe est prête à partir.

Refrain
Debout, frères de misère !
Debout et plus de frontières !
Revoltons-nous contre les affameurs,
Pour écraser la bourgeoisie
Et supprimer la tyrannie
Il faut avoir du cœur
Et de l’énergie.

II
Ceux qui possèdent la richesse,
En ce monde pour nous si fatal,
Ont seuls le droit à la paresse,
En détournant le Capital.
Grâce à la valeur monétaire
Le travail se voit accablé.
Lève-toi donc, Prolétaire
Et reprends ce qu’on t’a volé !
Au refrain

III
Pour les vampir’s de la Patrie,
Nous sacrifions notre bonheur.
Propageant cette idolâtrie
Ils voudraient pourrir notre cœur.
Serons-nous toujours les victimes
Des dirigeants, des vils coquins ?
Non, non. Arrêtons ces crimes,
Par la mort des chefs assassins.
Au refrain

IV
Allons, debout, Jacques Bonhomme,
Lève ton front plein de sueur :
A toi qui fus bête de somme,
A toi le prix de ton labeur !
Vieux révolté que rien n’effaie,
Pour te faire un sort plus heureux,
De tes champs arrach’ l’ivraie,
Fauche les épis orgueilleux !
Au refrain

V
A bas les revenants de Coblence
Les Pandores, les Prétoriens !
A bas cett’ criminelle engeance
De Fusilleurs, de Flamidiens !
Sur tous les fauteurs de carnage
Frappe encor, frappe, Justicier ;
Car seul finira l’ouvrage
Un Quatre-vingt-treize, ouvrier !
Au refrain

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Le rossignol et la bergère

Victimes que la gloire
Doit coucher au cercueil,
Prolétaires en deuil,
Méditez cette histoire.

I
Au sein du vert feuillage,
Arrêté dans son vol,
Le tendre rossignol
Modulait son ramage.
Au bord d’une fontaine,
Sous les bosquets en fleurs,
Lise versait des pleurs
Profonde était sa peine.
« Ah ! faut-il que la guerre,
» Ce fléau d’ici-bas,
» Vint jadis de mes bras
» Arracher mon Valère !
» Près de cette onde pure,
» Au bon temps, chaque jour,
» Nous nous parlions d’amour,
» Sous l’œil de la Nature.
» Combien sous la feuillée
» Etaient doux nos transports !
» Que de fois sur ces bords
» Je m’endormis charmée ! »
L’oiseau dans la charmille,
Seul par son chant divin
Répondait au chagrin
De la sensible fille.

II
Laboureur, bergerette
Croyaient en l’avenir
Valère dut partir
Au son de la trompette.
Voulant grandir leur taille,
Les empereurs bandits
Souvent jouent leur pays
Au jeu de la mitraille.
Fidèle à son amie,
Méprisant les tyrans,
II combattit longtemps
Pour ce vain mot Patrie
Un jour, la France en larmes
Plia sous les revers :
Pour lui donner des fers,
Son chef vendit ses armes.
Mais pour la République
Et pour l’Humanité,
Paris, noble cité,
Redevint héroïque.

III
Trahi par la Fortune,
Sous le Mont-Valérien,
Valère, en citoyen,
Tomba pour la Commune.
Il respirait encore,
Dans l’ombre et sans secour
Galiffet le Pandour
L’acheva, dès l’aurore.
Et dans son gai langage,
Le doux chantre des bois
Semblait encor parfois
Dire à Lise « Courage !
» De l’humble prolétaire,
» Maudit soit l’égorgeur,
» Maudit soit l’Empereur,
» Maudite soit la guerre »

Conclusion
Pour qu’auprès des bergères
Restent les laboureurs,
Chassons les fusilleurs,
Effaçons les frontières !

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A Gutenberg

De Gutenberg, honorons la mémoire,
Car sans cet homme de génie,
Créateur de l’Imprimerie,
Beaucoup de faits, recueillis par l’histoire,
Dans la plus noire obscurité
Seraient restés ensevelis.
Du grand porte-lumière, amis,
Célébrons l’immortalité.

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A la police infâme

Inquisiteurs d’un autre Saint-Office,
Tapis dans l’ombre, ourdissez vos forfaits :
Nous, au grand jour, nous bravons la police
Et des puissants les ignobles valets.
Honte sur vous, misérables transfuges
Qui trahissez l’ouvrier manuel !
Jusqu’aux proscrits en leurs lointains refuges
Que souille encor votre venin mortel.

Nobles martyrs qu’une clique assassine
Ensevelit dans les cachots bourgeois,
Entendez-vous s’écrouler en ruines
Ce monde infâme, étayé par les lois ?…
Pour vous venger, les vagues populaires,
Se soulevant à votre cri d’appel,
Vont balayer les prisons, les frontières,
Et faire place au règne fraternel.

Le travailleur qui succombe à la peine,
Ou le chômeur sans asile et sans pain,
Sait aujourd’hui qui l’affame et l’enchaîne :
Soixante-et-onze aura son lendemain.
Au pilori les juges, les gendarmes
Et les geôliers du bagne industriel !
Plus de pitié ! qu’on passe par les armes
Tous les bourreaux de Cyvoct (1), d’O’Donnell ! (2)

Vous qui raillez le « Droit à la paresse »,
Entretenus du Prolétariat,
Disparaissez ! Une voix vengeresse
Partout répète « A bas le patronat ! »
Vous qui du peuple aggravez la souffrance
En conspirant pour le trône et l’autel,
Vils députés qui vendriez la France,
Nous surveillons votre jeu criminel.

Quand mis au mur, un de nos frères tombe,
Il crache encor son mépris aux soudards.
Souvenons-nous ! Par le fer, par la bombe,
Exécutons gouvernants et mouchards.
O Liberté que l’univers réclame,
Jette aux puissants ton dédaigneux cartel !
Guerre aux chauvins, à la Police infâme !
Plus de frelons dérobant notre miel !

Honneur à vous, tirailleurs d’avant-garde,
Enfants perdus qui tombez vaillamment !
Le monde entier tressaille et vous regarde,
Criant à tous : « Les braves, en avant ! »
Que ta bannière, Internationale,
Guide nos bras pour le suprême duel
Soyons vainqueurs, et que la Sociale
Donne à la Terre un bonheur éternel !

(1) Antoine Cyvoct (1861-1930), militant anarchiste lyonnais, fut accusé à tort d’être l’auteur d’un attentat perpétré le 22 octobre 1882. Après quatorze années au bagne de Nouvelle-Calédonie, il sera finalement grâcié après une campagne de presse.
(2) Peut-être s’agit-il de Hugh O’Donnell (c. 1869-19??), ouvrier aciériste américain, président du comité syndical pendant la grève de la Homestead Steel en juillet 1892. Accusé de complot, d’émeute et de deux meurtres, après une bataille entre les grévistes et la milice Pinkerton, il fut finalement acquitté.

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Le Chant des prolétaires

La police est au corps social ce que la vermine est au corps humain.

I
O travailleurs que la misère opprime,
Fut-il jamais plus lamentable sort ?
Pour les puissants qui règnent par le crime,
Faut-il souffrir cent fois plus que la mort ?
Car l’ouvrier, comme l’esclave antique,
Subit encor les plus iniques lois.
Des oppresseurs, telle est la politique :
De la souffrance ils étouffent la voix !

Refrain
En avant, prolétaires !
Combattons pour l’Egalité.
Tyrans et mercenaires,
Faites place à la Liberté !

II
Pauvres martyrs, dans l’infernale mine,
Nous respirons le terrible grisou ;
Sur l’Océan que la foudre illumine,
Court notre esquif, allant sans savoir où ;
Nos rudes mains sèment les moissons blondes,
Et dans la forge aux dévorants fourneaux,
On fait de l’or de nos sueurs fécondes,
Mais cet or-là ne sert qu’à nos bourreaux.
Au refrain

III
Pour s’affranchir d’un trop long esclavage,
Le travailleur se prépare au combat :
Labeur sans trêve ou fléau du chômage
Le jette hélas ! sur un mortel grabat.
Malheur à lui si de son cœur encore
Il ne sait pas comprimer chaque bond ;
Car à ses cris, à défaut de Pandore,
C’est le fusil, le fusil qui répond !
Au refrain

IV
La sombre usine, aux fétides murailles,
De notre vie accélère le cours :
Le parasite, amateur de ripailles,
A pour jouir les plus riants séjours.
Et cependant, tout homme qui respire
N’a-t-il pas droit à sa place au soleil ?…
Peuple, pour tous, s’il est vrai qu’il doit luire,
Allons, debout ! c’est l’heure du réveil !
Au refrain

V
Les parias, repoussés dans la fange,
Ont à choisir l’hospice ou la prison :
Ainsi le veut la République étrange
Dont les grands chefs sont au Palais-Bourbon.
Déshérités à l’esprit fier et libre,
Le Capital vous traite en vil bétail :
Pour établir un plus juste équilibre,
Donnez la chasse aux frelons du travail.
Au refrain

VI
En notre siècle, on voit l’humble ouvrière
Victime encor du plus affreux destin :
Le lupanar, sinon le cimetière,
Guette ses pas au détour du chemin.
Mais l’homme noir, qui prône un autre monde,
A nos dépens se fait des jours heureux :
Libres-penseurs, dont la colère gronde,
Ecrasez donc ce serpent venimeux !
Au refrain

VII
Les gens de guerre, aspirant aux conquêtes,
Rendent possible un nouvel Attila
Pour déchaîner les sinistres tempêtes,
Ils ont l’appui des fils de Loyola (1).
Tous ces bandits, par le fer et la flamme
Sèment la haine entre les nations :
Du sang impur de cette caste infâme,
A notre tour abreuvons nos sillons.
Au refrain

VIII
Proscrits jetés sur de mortels rivages
Ou dont la geôle étouffe encor les cris,
Nous allons mettre un terme à ces outrages…
Et vos geôliers au bout de nos fusils.
Tous ces félons, fuyards de nos frontières :
Les Gallifet, Déroulède et Garcins ;
Ces Cavaignac (2), fusilleurs et faussaires,
Ne sont-ils pas d’ignobles assassins ?…
Au refrain

IX
Infortunés des campagnes, des villes,
Qui gémissez sous le même fardeau,
Abandonnons les querelles stériles
Et groupons-nous sous le même drapeau.
Le Communisme, espoir de l’indigence,
Du mauvais riche est toujours la terreur
Scellons par lui notre Sainte-Alliance,
Et guerre, guerre à tout vil exploiteur !
Au refrain

X
De la Commune au crime de Vill’neuve (3),
Dans notre sang a germé l’Avenir :
Si du Travail on voit grandir l’épreuve,
Soyons… « vaillants » si l’on veut en finir.
Marche au canon, Revanche sociale !
Avec le f.............................................. (4)
Sois notre guide, Internationale,
Et nous vaincrons sous ton rouge étendard !
Au refrain

(1) Ignace de Loyola (1491-1556), prêtre et théologien espagnol, fondateur de la Compagnie de Jésus.
(2) Gaston de Galliffet (1831-1909), général responsable de la répression de la Commune de Paris ; Paul Déroulède (1846-1914), homme politique d'extrême droite ; Eugène Cavaignac (1802-1857), général responsable de la répression des journées de juin 1848.
(3) Lors de la grève des carriers de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges en juin 1908, plusieurs grévistes furent assassinés par la gendarmerie. Il existe une variante : « De la Croix-Rousse à la Ricamarie / Dans notre sang a germé l'Avenir : / Et la Commune, indignement trahie ». Croix-Rousse : quartier ouvrier de Lyon marqué par la révolte des canuts (1831, 1834, 1848) ; La Ricamarie : haut lieu de la lutte des mineurs dans la Loire, où l'armée française tira sur la population et tua 14 personnes le 16 juin 1869.
(4) Pour recevoir, avec la musique, le texte complet de ce poème (condamné jadis), adresser 50 centimes en timbres-poste à l’auteur, rue du Pot-de-Fer, 10, Paris (NdA). Vers censuré : « Avec le feu, la bombe et le poignard ».

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