A mon cher compagnon Zo d’Axa de l’Endehors

Le chant des exploités

Endehors ! Endehors ! Endehors !

Nous étouffons dans vos baraques.
Eh quoi ! C’est là notre demeure ?
Dans ces cloaques, dans ces bouges,
Dans ces patries, dans ces casernes,
Dans ces prisons, dans ces taudis ?

Ah ! la Nature crie horreur
Par tous les yeux de ses étoiles,
Par les sanglots de ses torrents,
Par les mépris de ses sommets
Par les ouragans de ses souffles
Et par les rumeurs de ses mers.

Ah ! nous ne voulons plus être les mercenaires,
Vos ouvriers, vos soldats, vos paysans,
Vos esclaves !
Esclaves, serfs, salariés,
Mutilés, torturés, écrasés,
Assez longtemps nous nous courbâmes,
Assez longtemps nous fûmes morts,
Morts dans la vie universelle.

Ah ! nous ne voulons plus, pour votre avidité,
Fouiller le cœur du globe,
Et parcourir les océans,
Et de l’aube à la nuit, de l’enfance à la mort
Epuiser nos efforts,
Et forger, et ouvrer,
Et féconder la terre,
Et bâtir vos palais,
Et de notre labeur emplir vos coffres-forts,
Pour éternellement être les misérables,
Les mendiants de vos charités,
Et vos très humbles serviteurs !

Ah ! vous avez menti. Assez de duperies !
Vous vous disiez nos protecteurs, nos défenseurs,
Même nos pères…
Ah ! vous êtes les fils sanglants des barbaries,
Les usurpateurs de la Terre,
Les Imposteurs de l’Ignorance,
Les dieux sauvages de la Force,
Les Judas de l’Humanité

Bourreaux ! Qui les dénombrera
Vos mensonges et vos victimes ?
Naïfs les Peuples vous ont crus :
Et pendant qu’à l’abri de leur crédulité,
Vous avez festoyé, dansé, joui, vécu,
Egoïstes pourceaux saoûlés de goinfreries,
Toute l’Humanité saigna sur votre croix.

Ah ! nous ne voulons plus suivre l’ornière rouge
Des routines et des erreurs : Assez de sang !
Assez de vols ! Assez de crimes !
O Gallophobes, Prussophages,
Russomanes, Italovores,
O de toutes couleurs,
O de toutes nations,
Patriotes anthropophages !…

Nous, tous les Peuples, nous voulons
Que la Terre, mère commune,
Que la Nature nourricière,
Où tous au large pouvons vivre,
Soit pour tous ses enfants la table fraternelle !

Accapareurs des Capitaux et des Richesses,
De tout l’enfantement des Générations,
Parâtres prévaricateurs,
Rendez à tous les Travailleurs le Bien Commun.

O Maîtres, qui croyiez toujours nous commander,
Regardez votre petit groupe ;
Voici debout les hommes libres,
Le Travail, le Vouloir, et la Force, et le Nombre.

Hors de vos Temples, de vos lois,
De vos Bagnes, de vos Frontières,
De vos Dogmes, de vos Morales,
Depuis des siècles et des siècles
Les Libertaires sont en marche.

Leur sang de martyrs féconda
Leurs Paroles tyrannicides.
Et malgré les bûchers sanglants,
L’horreur des haches empourprées,
Des gibets et des fusillades,
Leur Pensée a germé en nous :
Voici s’épanouir leurs Rêves !

Hors des affres du noir Passé,
Nos cœurs, nos actes, nos cerveaux,
Harmonisés par la Nature,
Vont enfanter les temps nouveaux,
Vont créer le Libre Bonheur,
Pour les Humanités futures !

Endehors ! Endehors ! Endehors !

(Publié dans La Révolte. Supplément littéraire
du 21 novembre 1891.)

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Le roi-capital

Je suis le Capital. Je suis roi. Je suis Dieu.
Le siècle est à mes pieds rampant comme un caniche.
Les rois, les empereurs caressent ma main riche.
Me voici leur cousin, et leur maître, bien mieux.

Les nations, vaincues, à mon joug condamnées,
Regardent en tremblant briller mon sceptre d’or.
Et la terre et la mer à mon ordre enchaînées
Pour moi seul, leur seigneur, enfantent leur effort.

Les villes en travail, les forêts et les fleuves
Vivent pour mon plaisir, mon luxe et mon pouvoir.
Aux ivresses de tous les nectars je m’abreuve.
Je suis la loi. Mon glaive impose le devoir,

Mon doigt impérieux châtiera la folie
De l’orgueilleux, de l’insensé qui oserait
Ne pas s’agenouiller devant tous mes arrêts
Et toucher au respect de mon œuvre accomplie.

Des millions de cœurs sous mes pas lourds se broient.
Des millions de bras se tordent sur leurs claies.
Des millions de christs défaillent sur leurs croix
Et sanglotent leurs cris, leurs larmes et leurs plaies.

Que m’importe ! A genoux ! Je suis roi. Je l’ordonne.
Car j’ai la faim et les prisons pour vous dompter,
Pauvres fous qui voudriez braver ma volonté,
Et qu’en pâture à tous mes bourreaux j’abandonne.

(Extrait de l’ouvrage Les Croix et les Glaives, E. Flammarion, Paris, 1898.)

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Au paysan

Terre à tous

I
Les Conquérants prirent la terre et les récoltes.
Victorieux, ils ont massacré tes ancêtres.
De par la Force ils se proclamèrent les Maîtres.
Et dans le sang des tiens tuèrent les révoltes.

Pour eux les champs conquis, les forêts et les sources
Aux vaincus la désespérance et l’esclavage.
Ils ont forgé les lois pour sacrer leurs ravages.
Crime, vol, droit, la Force a parcouru sa course.

Donc, tes aïeux, ces assassins les égorgèrent.
Ils ont ravi leurs biens, leur liberté, leur vie.
Et, pour tenir ta race à leur joug asservie,
Ils ont créé les horribles lois mensongères.

Les prêtres sont venus combler la duperie.
Leur imposture a pénétré ton ignorance.
Rois et pasteurs t’ont dit de subir tes souffrances.
Résigné, pour mieux tondre en paix la bergerie.

Volé par les seigneurs et dupé par les prêtres,
– Meutes de porcs vautrés aux immondes curées –
Las de la faim et des tortures endurées,
Tu brûlas les châteaux et tu pendis tes maîtres.

II
Les Nobles détrônés, les Bourgeois sont venus.
Ils ont su captiver ta simple intelligence
Avec des mots ils ont vêtu ton indigence.
Ils t’ont dit Souverain, toi qui marches pieds nus…

Comme antan n’ont-ils pas des troupeaux du valets,
Et n’es-tu pas le serf, l’esclave de leur bourse ?
Ne possèdent-ils pas les champs, les bois, les sources ?
N’ont-ils pas relevé les orgueils des palais ?

Pourtant ces champs, c’est toi qui les a fécondés,
Mieux que tous les soleils et toutes les nuées.
Cette terre, elle t’appartient, tu l’as suée.
Quand donc ces nouveaux rois seront-ils émondés ?

Tu ne voleras pas, tu reprendras ton sol.
Tu chasseras de leur engrais les parasites.
A tous seront enfin les moissons et les sites.
Tous étant travailleurs, disparaîtra le vol.

Terre à tous ! Liberté pour tous ! Travail pour tous !
Le vieux monde, nous le détruirons dans ses causes.
Et nous verrons sur ton fumier croître les roses
Des rêves des martyrs et des songes des fous.

(Publié dans Le Libertaire du 18 au 24 juin 1897.)

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Ballade de guerre

Comme Joyeuse à Charlemagne,
Et comme à Roland Durandal,
Conscience, glaive loyal,
Sois ma très fidèle compagne.
En route ! A cheval ! A cheval !

Nouveau Don Quichotte d’Espagne,
Je veux lutter pour l’idéal,
Contre les armadas du mal
Qui de la terre ont fait un bagne.
En route ! A cheval ! A cheval !

Je sais que jamais on ne gagne
Ce combat par trop inégal.
Pour toi, Justice, à cœur féal
Ton chevalier entre en campagne.
En route ! A cheval ! A cheval !

En Provence comme en Bretagne
De par la force du métal
Gouverne un seigneur féodal.
La foule, esclave, l’accompagne.
En route ! A cheval ! A cheval !

Que mon chant de plaine en montagne
En France éclate triomphal
Debout les serfs du Capital !
L’ennemi n’est point l’Allemagne.
En route ! A cheval ! A cheval !

Envoi
Dans ton beau pays de Cocagne,
Bourgeois, malgré ton arsenal,
Nous prendrons ton château fiscal
Qui pressure ville et campagne.
En route ! A cheval ! A cheval !

(Extrait de l’ouvrage Les Croix et les Glaives, E. Flammarion, Paris, 1898.)

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Les dieux de sang

Les dieux d’antan, les dieux de pierre,
Les dieux de bois, les dieux de fer,
Les dieux de sang ne sont pas morts.
Les trônes, qui courbaient les fronts,
Les autels, ployant les genoux,
Les barbares idolâtries
Vivent encore.

Les divinités encensées
Par les vapeurs des chairs tuées,
Les orgueils des sauvageries,
Les triomphes des tyrannies
Reçoivent les apothéoses.

Les statues, les hymnes, les gloires
S’élèvent pour les Egorgeurs.
Et les pompes, les flatteries,
Les cortèges des serviteurs
Et l’armée des férocités,
Et les troupeaux de la bêtise
Chantent la beauté des bourreaux.

Mais les hontes, l’ignominie
Et les bagnes, et les supplices
Frappent les héros de l’Idée
Qu’indignent les iniquités,
Frappent les cœurs humanitaires
Que les misères adolorent,
Frappent les penseurs révoltés
Par l’horreur des assassinats,
Frappent les justes qui se lèvent,
Découvreurs de la vérité,
Proclamateurs de l’idéal.

Les tzars, les papes, les pontifes,
Les empereurs, les rois, les juges
Sont toujours les dieux tout puissants,
Les dieux de fer, les dieux de sang.

Toujours et par toute la terre
Les seigneurs, les maîtres, les chefs
Ecrasent de leurs pieds sanglants
Les cœurs des foules exploitées,
Et comme aux vieux temps des tueries
Se nourrissent de leurs chairs crues
Et boivent les rouges rosées
Qui tombent des yeux éplorés
Des nations martyrisées.

O martyrs, qu’on pend, qu’on égorge
Que dans les tombeaux des prisons,
Les Cayennes, les Sibéries,
Vivants on enterre,
Votre pensée est immortelle,
Les temps futurs vous aimeront.

Vos paroles laboureront
Les intelligences humaines,
Y feront germer les vouloirs,
Y pousser les actes virils.
Les canons, les forts, les frontières,
Les baïonnettes et les lois,
Toutes les armes des tueries,
Toutes les machines de guerres,
Tout l’arsenal des barbaries
Seront vaincus par la Science,
Seront broyés par tous les hommes,
Libres, égaux et fraternels,
Réellement émancipés
Dans la radieuse Harmonie.

Et si les peuples restent sourds,
Sourds à vos voix libératrices
Sourds à l’avenir de leur vie,
Sourds à leur conscience intime,
Sourds à l’appel de la Nature,
Les Cratères s’insurgeront.
De leurs épaules montagneuses
Ils secoueront les cathédrales
Du mal, de l’ignoble et du vil.
De leurs colères de taureaux
Ils viendront heurter les vieux trônes
Et renverser les piédestaux,
Et pulvériser tous les dieux.

Ils vomiront des mers de flammes.
Et les temples, les châteaux-forts,
Les Kremlin, les Escurial,
Les palais, toutes les bastilles,
Tous les dieux de fer et de sang,
Dont l’ombre pesait à la terre,
Crouleront dans les incendies
Et s’envoleront en poussière.

(Extrait de l’ouvrage Les Croix et les Glaives, E. Flammarion, Paris, 1898.)

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Libérez-vous

Humus humains, cerveaux, jusqu’à ce qu’elle éclate,
L’idéale moisson par nos cœurs fécondée,
Fût-elle de nos sangs expirés écarlate,
Nous vous labourerons par les socs de l’idée.

Préjugés, ô forêts qui couvrez l’horizon,
Châteaux-forts de l’erreur qui dominez les plaines,
La nature est par vous transformée en prison
Et l’humanité serve ahanne sur ses chaînes.

Mais nous voici debout, armés pour l’idéal.
Qu’ils tremblent les seigneurs du troupeau social.
Les repaires des éternels bandits, qu’ils tremblent.
Car nous portons la torche et la lumière ensemble.

Travailleurs, par le prêtre et le bourgeois domptés,
D’un monde à l’autre monde alliez vos misères ;
Entonnez le clairon sacré de vos colères ;
Et vos maîtres fuiront par l’orage emportés.

Héroïques ouvriers qui peinez dans les mines,
Qui dans la nuit livide au fond des souterrains
Pour nous tous extirpez du soleil, grain à grain,
Trop longtemps le patron pesa sur vos échines.

Paysans qui du sol faites pousser la vie,
Le sang de vos labeurs monte avec le froment.
A vous tous est la terre, et le rentier vous ment.
Mangez à votre faim, buvez à votre envie.

Ah ! tous les malheureux, les souffrants, les victimes,
Vous tous, les exploités de l’or et de la loi,
Sachez-le, par dessus vos douleurs et leurs crimes,
Que l’Argent n’est qu’un masque et le Travail, le droit ;

Que la terre, ils nous l’ont volée ; et qu’elle est toute
A tous, et non pas la propriété d’eux seuls ;
Qu’assez de siècles nous ont vus joncher la route
De nos angoisses, de nos deuils, de nos linceuls ;

Qu’il est temps que tous les cœurs à l’unisson battent ;
Et que pour conquérir la paix, la liberté,
Le pain et le foyer, tous les braves se hâtent,
Prêts à mourir pour ton triomphe, humanité.

Ah ! tous les parias, les gueux, les misérables,
Tous les agenouillés, demain, si vous voulez,
La honte du servage et l’orgueil des palais
Tout cela croulera comme un monceau de sables.

Vous n’avez qu’à vouloir. Et la forêt du mal
Qui pousse dans le sang des souffrances humaines
Fera place aux moissons de joie. Et par les plaines
Montera le puissant essor de l’idéal.

(Extrait de l’ouvrage Les Croix et les Glaives, E. Flammarion, Paris, 1898.)

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Religions

Bornes des temps passés, vous demeurez debout.
Malgré les chocs de la science et des artistes,
La frontière permane et l'église persiste.
Capet décapité règne. L'argent est tout.

Le monarque a changé de face, mais resta.
La Loi, qui symbolise encor la prépotence,
Conserva la prison, affermit la potence.
Et les peuples vivants saignent au Golgotha.

Tu nous dis rachetés, Rédempteur ? Tu te-moques !
Depuis que, pantelant ton corps sanglant tombait,
Ta mort épargna-t-elle une fois le gibet ?
Des océans de sang et de larmes s'évoquent.

Ton sacrifice fut stérile et prétentieux.
Tu voulus délivrer la terre, ouvrir les cieux,
Du Royaume de Dieu proclamer la venue,
Et revêtir d'espoir notre pauvre âme nue.

Regarde où ton beau songe a conduit les humains :
Dieu, que tu prétendais la Bonté, la Promesse,
Fait payer cher son eau bénite avec sa messe.
C'est un marchand qui pour de l'or nous tend ses mains.

C'est un tyran qui fut le Patron des despotes,
Le bouclier du mal, le délaisseur des gueux,
La carte blanche des attentats monstrueux.
Tes prêtres sont-ils pas des teneurs de gargotes ?

La douleur nous étreint de son carcan de fer.
Allégeas-tu jamais les souffrances humaines ?
La terre n'était pas un champ de marjolaines
Tu nous promis le ciel et nous laissas l'enfer.

Les peuples briseront tes croix, croix mensongères,
D'où jamais, fol imposteur, tu ne t'évadas.
Roses, lilas, œillets, fleurs de lis, résédas
Assez longtemps ont parfumé tes plaies amères.

Combien d'autres comme toi, plus que toi, martyrs
De leur foi, de leur idéal et de leur rêve,
Souffrent, hier, demain., sans qu'un encens s'élève,
Sans qu'un écho fervent réponde à leurs soupirs.

Tu mourras dans les cœurs où les simples t'adorent.
Ton nom n'ouvrira plus les lèvres des mortels.
Ni les douleurs, ni les extases qui dévorent
Ne s'agenouilleront au pied de tes autels.

Tu mourras. Trop longtemps tu vécus de nos peines,
Et ta soif écuma notre crédulité.
Tu ne fus qu'un jalon sur le chemin planté.
Nous passons. Nous avons à briser d'autres chaînes.

Temps passés, temps présents, serez-vous les futurs ?
Dernain l'air sera-t-il encor peuplé de râles ?
Verrons-nous pas tomber l'orgueil des cathédrales,
Et des cerveaux cloîtrés s'écrouler tous les murs ?

(Extrait de l'ouvrage Les Croix et les Glaives, E. Flammarion, Paris, 1898.)

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