Poèmes pour Louise Michel

On connaît l'attrait de Louise Michel pour la poésie – elle écrivit tout au long de sa vie de nombreux poèmes (1), d'une inégale qualité – mais l'on sait moins que des poètes saluèrent son combat et son courage. Et tout d'abord Victor Hugo, le grand littérateur, harceleur de jupons et girouette politique (2). Dans « Viro Major » (« plus grande que l'homme »), écrit en 1871, au lendemain de la Commune de Paris, il lui rend hommage :
« Ayant vu le massacre immense, le combat,
Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat,
La pitié formidable était dans tes paroles ;
Tu faisais ce que font les grandes âmes folles,
Et lasse de lutter, de rêver, de souffrir,
Tu disais : J'ai tué ! car tu voulais mourir. »

Pour fêter son retour en France (après ses années de relégation en Nouvelle-Calédonie), le député-poète Clovis Hugues lui adresse en 1882 une sérénade :
« Est-ce nous qui disions : "Taisez-vous, tas de gueuses !"
Aux vierges de seize ans qu'on adossait aux murs ?
Est-ce nous qui faisions grincer les mitrailleuses,
Instruments meurtriers, formidables faucheuses
Qui traitent les vivants comme des épis mûrs ?
Est-ce nous qui trouvions la bombe salutaire,
Nous qui sans remords
Regardons la terre
Où dorment les morts ? »

Il récidivera un an plus tard (« La petite muse ») lorsque Louise Michel et Emile Pouget mèneront aux Invalides une manifestation de « sans-travail » qui dégénèrera en pillage de trois boulangeries et en affrontement avec les « forces de l'ordre » :
« Le témoignage est authentique,
Demandez à monsieur Ferry :
Pendant qu'on pillait la boutique,
Louise Michel a souri !
Conséquence : six ans de geôle,
Le bon bourgeois, mal aguerri,
Prend des airs penchés de vieux saule
Louise Michel a souri ! »

Le chansonnier de sensibilité libertaire Achille Le Roy, auteur de « Ni Dieu ni maître » et de nombreux autres poèmes que l'on peut lire ici, y alla lui aussi de son hommage, associant « Louise Michel et le drapeau noir ».
« Au jour fatal où sombra la Commune,
Quand notre sang gonflait le vaste égout,
Aussi vaillante au feu qu'à la tribune,
Devant Versailles elle resta debout.
Proscrite au loin, vers de brûlantes plages,
Elle y sema le germe fraternel.
Les plus cruels ne sont pas les sauvages...
Honneur, honneur à Louise Michel ! »
Si le drapeau noir fut brandit par les canuts lyonnais en 1831, il ne faut pas oublier qu'il flotta sur l'Hôtel de Ville de Paris un an avant pendant l'insurrection de juillet. Il sera longtemps arboré en même temps que le drapeau rouge lors de manifestations ouvrières et c'est notre héroïne qui le brandit (en fait un vieux jupon noir fixé sur un manche à balai) aux Invalides le 9 mars 1883. Elle s'en expliquera lors d'un meeting salle Favié quelques jours plus tard : « Plus de drapeau rouge, mouillé du sang de nos soldats. J'arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions » (3).

Jehan de l'Ours, un anonyme, « soldat obscur de l'armée révolutionnaire », écrit en 1886 « Marianne », un très long poème à sa gloire, enflammé, grandiloquent, frisant l'idolâtrie et parfois le ridicule :
« Louise, c'est le vrai clairon de nos batailles,
Clairon vengeur, sonnant les justes représailles
Que n'entendent pas sans effroi
Les rapaces bourgeois, ces fleurs de jésuitisme,
Emmaillotés dans un faux républicanisme,
Triple traitres sans foi ni loi. »

En 1888, c'est Paul Verlaine qui lui adresse une « Ballade en l'honneur de Louise Michel » où le vers « Louis Michel est très bien » revient en leitmotiv :
« Gouvernements de maltalent,
Mégathérium ou bacille,
Soldat brut, robin insolent,
Ou quelque compromis fragile,
Géant de boue aux pieds d'argile,
Tout cela son courroux chrétien
L'écrase d'un mépris agile.
Louise Michel est très bien. »

Jules Jouy, le « poète chourineur », abandonne sa violence verbale habituelle pour dépeindre « Louise Michel » telle qu'elle est : dévouée, solidaire, altruiste, indomptable…
« Louise, c'est l'impersonnelle
Image du renoncement.
Le "moi" n'existe plus en elle ;
Son être est tout au dévouement.
Pour ce cœur vaste et secourable,
Ivre de solidarité,
Le seul air qui soit respirable,
C'est l'amour de l'Humanité. »

Comme le fait remarquer Jouy, ses adversaires la traitent de folle et vont même essayer de la faire enfermer dans un asile d'aliénés. En 1890, elle tint à Saint-Etienne une conférence à la Grande Brasserie de Bellevue qui eut un certain succès. Elle fut arrêtée et les autorités locales voulurent la faire interner. Elle put cependant s'enfuir et gagner Londres. Jean-Baptiste Ricard, typographe et militant anarchiste, fit tirer à 20 000 exemplaires une chanson, « La vierge des opprimés », pour prendre sa défense. D'après Robert Brécy (4), son auteur serait Jean-François Gonon, chansonnier stéphanois proche des libertaires :
« Pour elle, il n'est point de frontières,
Tous les gueux doivent être unis ;
Partout, les peuples sont des frères ;
Les oppresseurs, ses ennemis.
Voilà les crimes de l'infâme
Que l'on persécute ici-bas…
Tyrans, torturez cette femme,
Mais au moins ne l'insultez pas ! »

La même année, Hippolyte Raullot (5) s'adresse « Aux gavés » et retourne l'accusation :
« Vous dites qu'elle est folle et vous avez raison
Elle est folle à lier, dédaignant tout pour elle ;
Son esprit n'a qu'un but, son cœur qu'un horizon,
Le sort du malheureux absorbe tout son zèle.
On ne dira jamais que, manquant à l'honneur,
Elle ait fait ici-bas une œuvre intéressée ;
Sa folie est bien douce ; elle hait l'oppresseur,
Et combattre le mal est sa seule pensée. »

Un peu plus tard, en 1904, c'est le poète et militant libertaire nîmois E. J. Villeméjane (bibliographie) qui lui compose un acrostiche : « Pour Louise Michel ».
La grande Humanité n'est pas plus grande qu'Elle
Oubliant ses misères Elle voit plus cruelle
Union prostituée par l'argent – ce fléau –
Imbue de cette idée, Elle combat Très-Haut
Se basant sur les maux engendrés par l'Idole
Et n'aimant que le Beau sans plus aucune obole
Méchants sont pardonnés par Sa compréhension
Instinctive des faits qui font mauvaise action
Cette femme anarchiste, puisque niant la loi,
Harmonise les listes qui sont de bon aloi.
Elle personnifie toutes les qualités
Larges et qui font fi de toute absurdité. »

Est-ce le dernier poème qui lui a été dédié avant 1914 ? Malgré nos efforts, nous n'en avons pas trouvés d'autres. Si des lecteurs en connaissent qu'ils nous le fassent savoir (contact[at]anarlivres.org). Pour le reste du XXe siècle, nous songeons à une suite. Alors, sus aux courriels…

P.B.

Notre recherche a été particulièrement facilitée par la lecture de la thèse de Sidonie Verhaeghe, « De la Commune de Paris au Panthéon (1871-2013) : célébrité, postérité et mémoires de Louise Michel », université de Lille-II, 2016 (à consulter).

(1) Plusieurs sont présentés ici.
(2) Lire Paul Lafargue, « La Légende de Victor Hugo ». Savourons cet extrait : « Les personnes qui s'arrêtent aux apparences, l'accuseront d'avoir varié, parce que tour-à-tour il fut bonapartiste, légitimiste, orléaniste, républicain ; mais une étude un peu attentive montre au contraire que sous tous ces régimes, il n'a jamais modifié sa conduite, que toujours, sans se laisser détourner par les avènements et les renversements de gouvernement, il poursuivit un seul objet, son intérêt personnel, que toujours il resta hugoïste, ce qui est pire qu'égoïste, disait cet impitoyable railleur de Heine, que Victor Hugo, incapable d'apprécier le génie, ne put jamais sentir. »
(3) Cité par Maurice Dommanget dans L'Histoire du drapeau rouge, des origines à la guerre de 1939, Librairie de l'Etoile, Paris, 1967. Lire également « Le 9 mars 1883, Louise Michel brandit le drapeau noir » (Rebellyon.info).
(4) Robert Brécy, La Chanson de la Commune, Les Editions ouvrières, Paris, 1991.
(5) Mentionné par Flor O'Squarr, Les Coulisses de l'Anarchie, Ed. Albert Savine, Paris, 1892.

 

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