Nature morte anarchiste

Ce n'est pas fréquent de trouver un tableau intitulé « Plat du jour, 1894 » et décrit comme une « nature morte anarchiste » par un site de vente aux enchères. Cette huile sur toile de 61 x 50 cm est l'œuvre d'un certain Julien Dilly (1848 - après 1923), de son vrai nom Emile Eugène Dilly. Né le 29 août 1848 à Lille, il est surtout connu comme peintre décorateur et fut, entre autres, chargé par la ville d'Arras de la décoration de la salle de concert. D'après la galerie Vincent Lécuyer, à qui nous devons ces renseignements biographiques, « en 1904, il participa à la décoration des bâtiments de l’Exposition du Nord de la France, et les sources semblent attester d’une activité poursuivie à Arras jusqu’en 1923 au moins. »

Le 6 août 1894, se déroule le procès des Trente (Wikipédia) pour « association de malfaiteurs », mêlant militants et théoriciens de l'anarchisme à des cambrioleurs. C'est le point culminant de la répression par l'Etat du mouvement anarchiste, après les « lois scélérates » (infos) adoptées en 1893 et en 1894 à la suite des attentats anarchistes [1]. Il faut donc un certain courage ou une bonne dose d'insouciance pour peindre ce tableau (cliquer pour agrandir) qui est un appel à la lutte armée (pistolet, poing américain, clous, sans doute pour constituer une bombe artisanale) et présente en premier plan Le Père Peinard (voir article), journal d'Emile Pouget, qui dut cesser sa parution le 21 février 1894. La présence d'une « marmite renversée » n'est pas plus anodine et constitue un clin d'œil à l'engin qui a explosé au commissariat des Bons-Enfants. La bombe déposée par Emile Henry (biographie) au siége social de la Compagnie des mines de Carmaux y fut apportée et tua cinq personnes (Le Petit Parisien, 9 novembre 1892) [2]. Guy Debord en fit une chanson (« La Java des Bons-Enfants ») :

« Dans la rue des bons enfants,
On vend tout au plus offrant.
Y'avait un commissariat,
Et maintenant il n'est plus là.

Une explosion fantastique
N'en a pas laissé une brique.
On crut qu'c'était Fantômas,
Mais c'était la lutte des classes.

Un poulet zélé vint vite
Y porter une marmite
Qu'était à renversement
Et la retourne, imprudemment. (…) »

Sacré Dilly, ce « plat du jour » est explosif ! Il fait également songer à la « Véryfication », mot du Père Peinard pour désigner l'explosion au restaurant Véry le 25 avril 1892 (Le Petit Parisien), réponse des compagnons anarchistes à la dénonciation, par un serveur et le patron, de Ravachol (biographie) à la police.

P.B.

[1] Est-il utile de préciser que, même si on désapprouve la « propagande par le fait », il est indéniable que ces actes sont une réponse à la misère imposée à la classe ouvrière par l'exploitation économique et à la répression féroce de l'Etat contre toute tentative de se libérer de celle-ci. Le crime individuel répondait aux crimes bien plus coûteux en vies humaines des exploiteurs et gouvernants.

[2] Une sixième victime est « morte d'émotion », selon le journal ; sans doute une crise cardiaque.

 

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