Un pornographe libertaire

Lorsqu'on se promène dans les pages Internet de libraires ou de bouquinistes, on peut faire d'étranges découvertes. Comme ce petit ouvrage, à la couverture et au titre (Le Pucelage de Nini) racoleurs, signé par un certain Longin et édité par Les Œuvres libertaires et libertines de Longin. Libertaires et libertines ? On découvre vite d'autres écrits du même auteur (certains au catalogue des Publications parisiennes) comme L’Amour libre, L’Appel du sexe, L'Art d'aimer ou l'Hygiène de l'amour (1932), La Cellule d’amour (1935), Entre femmes (1934), Faux-Monayeurs anarchistes (« évoqués par Longin »), Les Filles de Loth (1930) [1], Histoire d’un viol [2], La Liberté de la chair (1933), Nuit d’orgie ou les Mauvais Lieux de Paris, Les 32 poses de l'amour et les maladies vénériennes (1931), Une passion dans le confessionnal (1935), etc. Par ailleurs, Montmartre Editions (ou L'Esprit parisien) indique comme imprimeur (en 1928) Longin qu'on retrouve (vers 1950) éditeur, cette fois, du Kama-Soutra de Vatsyayana. Les lois de l'amour aux Indes.

Les ouvrages sont généralement imprimés sur un mauvais papier, la reliure est modeste – les pages ne sont pas cousues, seul le premier feuillet de chaque cahier est collé sur le dos –, ce qui explique que l'on trouve peu d'exemplaires en bon état, mais la couverture est illustrée d'une photo (en noir et blanc) ou d'un dessin (en couleur), propres à attirer le lecteur en quête de textes osés. En fait ceux-ci sont assez softs et, si les situations scabreuses abondent, on trouve des choix et des commentaires d’essence libertaire – aspect populaire et non élitiste de l'érotisme, mariage égale prostitution, diatribes antibourgeoises, bienveillance par rapport à l’homosexualité féminine, allusions féministes… – qui tranchent avec ce genre de littérature.

C'est ce que remarque également le site Chez les libraires associés, à propos d'Entre femmes : « Ouvrage bizarre et curieux, à tous points de vue… L'histoire paraît classique : le destin d'une fleur du pavé, Lucienne Amauroux, dite “la Morue du Sébasto” : la prostitution, la prison, la mort de son enfant, et un seul amour, celui qu'elle éprouve pour sa collègue Armande. Le lesbianisme est ici la seule issue pour les victimes de l'“emprise malsaine de l'homme”, note féministe inhabituelle. Plus encore, Lucienne, qui s'exprime comme une duchesse, termine en apothéose en inoculant la syphilis à une assemblée de bourgeois… En effet, ce roman typique de la littérature populaire grivoise, est d'inspiration d'abord politique, et les scènes de sexe alternent avec de curieuses digressions sur le corps comme marchandise, etc. Il se termine par une sorte de manifeste de l'auteur, intitulé “Etes-vous fasciste ou communiste”. Le tout parsemé de formules parfois percutantes (“La société est devenue un gigantesque passage clouté”). »

Pascal Pia dans Les Livres de l'Enfer y accorde peu d'intérêt, précisant ironiquement que les titres cités « prouvent que leur auteur ne se piquait pas d'originalité et ne prétendait pas s'apparenter au rhéteur grec du IIIe siècle, le fameux Longin à qui a été longtemps attribué le Traité du sublime. » La Bibliothèque nationale de France octroie une édition de 1928 du Pucelage de Nini (L'Esprit parisien, collection de la garçonne, n° 8) à Claude Saglietto (Longin est alors cité comme imprimeur), tandis qu'une autre est signée Longin. Serait-ce la même personne ? Un nouveau pseudo ?

Nous n'avons pas pu résoudre l'énigme, mais La Revue anarchiste (n° XVIII, octobre 1933, page 69), à propos de La Liberté de la chair, lève quelque peu le voile : « Après avoir été imprimeur, le voici auteur. Après avoir édité certaines plaquettes pour “petits vieux”, Longin a songé qu’il pouvait faire de la bonne propagande néo-malthusienne et pacifiste en exploitant des “goûts spéciaux”. Egalement, il n’a peut-être pas tout à fait oublié l’époque où il tournait la roue chez Libertad [biographie] en mangeant des carottes crues pour se donner des forces ! » A noter qu’un roman pacifiste et antimilitariste de 243 pages, Les Hontes de la guerre. Le capitalisme (dédié « aux renégats du socialisme en témoignage du mépris »), est paru en 1921 à la Société mutuelle d’édition (voir Cgecaf) signé par un certain Longin. Est-ce le même, avant sa veine pornographique ?

P.B.

[1] Présentation de l'auteur : « Une transposition biblique dans la grande perversité actuelle. Un ménage de corrompus à la recherche de sensations neuves visite les lieux habituels de l'orgie. Spectacle curieux de nos moyens actuels de dépravation. Documentation rigoureusement exacte. »

[2] Présentation de l'auteur : « La vie lamentable d'un instituteur dont l'éducation a fait un sadique. Lentement il s'éprend d'une fillette, et après avoir tenté les attouchements les plus condamnables, il viole brutalement l'enfant. Son jugement. Scènes de huis-clos. »

 

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