CEUX D'HIER
Albert Libertad (1875-1908)

Au printemps de 1906, quand j'arrivai à Paris, je venais de faire mon « tour de France » (1) en mangeant pas mal de vache enragée. Lecteur fanatique de La Guerre sociale, je ne jurais que par la barbiche de Gustave Hervé, dont je buvais, comme du petit lait, les articles incendiaires. Mais c'était un lait de feu qui me passait par le ventre.

Je me mis à courir les réunions et les meetings. Un soir, au manège Saint-Paul (2), la réunion fut houleuse. Mais, comme c'était monnaie courante en ces lieux, je n'avais pas prêté grande attention à certaines protestations que j'attribuais à des « réactionnaires » que les fulgurantes diatribes de nos orateurs avaient rendus furieux. Tout â coup, non loin de moi, une voix tonitruante et impérative s'éleva pour demander la parole. La salle se figea tandis que les hommes de la tribune criaient : « Trop tard ! Trop tard ! ». Mais rapidement, fendant la foule, un groupe de jeunes gens s'avançait vers l'estrade, semant la confusion et le désarroi. Puis, de ma place, j'aperçus une masse noire qui, soulevée par des bras vigoureux, se cramponnait à la rampe pour atteindre le plateau défendu désespérément et sans douceur par ses occupants.

Libertad – c'était lui – n'avait pas lâché ce que l'on s'est toujours obstiné à nommer ses béquilles, et qui n'étaient que deux cannes de châtaignier, à vrai dire de grosseur respectable (3). « Salaud ! », cria-t-il à la cantonnade, en brandissant devant la figure d'un des orateurs qui tentait encore de le repousser un redoutable gourdin. L'homme fit prudemment un pas en arrière. Alors notre béquillard flanqua en pleine face de son antagoniste le contenu d'un verre d'eau empoigné sur la table, se tourna vers la salle et commença de la haranguer, tandis que les jeunes gens de sa suite continuaient à se colleter avec les officiels.

Je n'ai aucune mémoire des paroles qui furent prononcées ce soir-là, je me souviens seulement d'un brouhaha indescriptible et de la sortie au chant de l'Internationale. Mais j'étais de ceux dont André Colomer dira plus tard : « Cependant, au-dessus du moutonnement fécal de la bêtise, une jeune tête se dressait avec l'incertaine clarté un peu hagarde des yeux qui voient soudain grand jour après tant de nuit. » Bientôt, j'abandonnai ma chambre d'hôtel du centre de Paris pour aller m'installer tout en haut de la Butte, à deux pas des Causeries populaires (4), irrésistiblement conquis par l'ambiance d'un milieu où, selon l'expression d'alors, tout se faisait vraiment en camaraderie grâce à la verve fougueuse de cet apôtre qui prêchait l'anarchie partout où il se trouvait : dans la rue, à la terrasse des cafés, dans le métro, et fulminait contre tous les poisons : tabac, alcool, avec lesquels l'homme cherche à s'échapper de lui-même, à s'oublier. Ou bien intervenait dans les réunions organisées par les partis politiques de toutes tendances qu'il avait l'art de vilipender. Il y était parfois fort malmené, d'ailleurs.

Il serait vain de prétendre dépeindre Libertad, après le beau portrait qu'en a donné Colomer : « C'était un étrange cynique. Il venait on ne savait d'où (5), avec ses pieds nus dans des sandales, et ses pauvres jambes brisées qu'il lançait en avant d'un superbe élan de ses béquilles de pauvre. Il portait une longue blouse noire aux larges manches et, tout en haut de ce corps misérable, la tête flambait orgueilleusement. Il allait toujours tête nue, avec un front comme Socrate, crâne chauve et cabossé de la sagesse, autour duquel pendaient quelques longs cheveux rétifs comme des épines. Mais ses yeux brûlaient de révolte, férocement, et sa bouche se tordait en sarcasmes d'amertume. Libertad parlait. Sa voix âpre et chantante, tour à tour, contait en ses inflexions précipitées comme un débordement du cœur, la joie de vivre au rythme des libres sensations en la simplicité des gestes sans morale, l'horreur d'agoniser au mécanisme des tâches serviles, en la complexité monotone des mouvements convenus, la bêtise des politiques, la complicité des maîtres et des esclaves, l'autoritarisme de toute force collective, la lâcheté des hommes qui ne savent vivre qu'en troupeau, et la jouissance de se découvrir et de se créer et de se sentir en toute sa sève, comme une tige droite et souple vers le soleil, et de s'affirmer soi-même vivant et libre dans la lumière. Libertad chantait l'anarchie comme une force de libération que chacun portait en soi et, tandis qu'il parlait, les yeux de ces jeunes gens brillaient d'une lumière intérieure. Au rythme de cette voix, ils écoutaient en eux s'éveiller l'âme de leur jeunesse. »

L'œuvre de Libertad (6) – l'anarchie (7) et les Causeries populaires – s'étale sur moins de quatre ans, puisque le premier numéro du journal porte la date du 13 avril 1905, et que Libertad mourut en novembre 1908. L'éditorial du premier numéro de l'anarchie est évidemment une profession de foi. Ensuite, c'est toute la philosophie stirnérienne que s'appliquera à développer le journal. Mais Libertad avait aussi lu Nietzsche et prêchait après lui de « vivre au-dessus des impurs comme des vents forts, voisins des aigles, voisins de la neige, voisins du soleil ». En fait, toute son action tendit à insuffler à cette jeunesse, qui gravitait autour de lui, cette maîtrise de soi, cette volonté de puissance individuelle, ce goût du beau et du pur, cet héroïsme dans la lutte contre les autres et contre soi-même qui permit à certains d'atteindre à des sommets.

Voilà pourquoi, à plus de quarante ans de distance, ceux qui l'ont au moins tenté gardent au fond de leur cœur vieilli une reconnaissance profonde à ce père de leur cerveau et de leur âme. Ils revoient la boutique de la rue du Chevalier-de-la-Barre, avec son atelier d'imprimerie, sa petite salle de réunion décorée, un peu lugubrement, de chaînes brisées… la bibliothèque où chacun puisait à volonté, le petit logement du premier étage avec la table commune alimentée, parfois assez parcimonieusement, presque exclusivement de légumes, et où, en tout cas, l'eau était la seule boisson… ils évoquent les réunions du lundi soir, la « machine », une presse à bras installée au sous-sol et sur laquelle on tirait journal et brochures, devant laquelle se relayaient les camarades de passage qui, souvent, avaient traversé tout Paris à pied pour venir participer au travail. Une foi véritable animait cette phalange d'idéalistes convaincus de la possibilité d'un monde meilleur et soucieux de s'améliorer soi-même pour en être dignes, et, là, on pratiquait la camaraderie la plus entière, en même temps que chacun conservait son indépendance.

Le soir, la tâche matérielle accomplie, la « bande à Libertad », béquilles en tête, dévalait les pentes de Montmartre, chantant les chansons de d'Avray (8), distribuant des « invendus », offrant des brochures aux passants. Le moindre prétexte servait à notre maître endiablé pour entamer une discussion ou une harangue, et cela nous a valu souvent de coucher au poste. On ne peut s'étendre ici, comme il conviendrait de le faire, en anecdotes savoureuses ou cocasses qui illustreraient l'histoire de cette période. Je signalerai seulement l'incident qui éclata entre les camarades des Causeries populaires et les socialistes à propos des élections au conseil général de 1908, et à l'occasion duquel les bureaux de l'Humanité furent assez sérieusement mis à mal, afin de faire comprendre aux gens de cette maison qu'on ne traitait pas impunément les anarchistes de « voyous stipendiés par la réaction » !

Emile BACHELET (9).
(Extrait de Défense de l'homme, n° 13, octobre 1949.)

Toutes les notes (à l'exception de la troisième) sont de la rédaction.

(1) Compagnon menuisier, Emile Bachelet devait effectuer un « tour de France » auprès de maîtres menuisiers pour parfaire sa formation.

(2) Au 30, rue Saint-Paul (Paris 3e) s'est ouvert en 1898 « un vaste établissement hippique et école d'équitation et de dressage » qui était également l'une des plus grandes salles de réunions publiques de la capitale jusqu'à sa fermeture en 1916 (infos complémentaires).

(3) On sait que Libertad, paralysé des deux jambes depuis sa toute jeunesse, ne pouvait se mouvoir qu'avec ces « béquilles » qui, à ses bras herculéens, constituaient des armes redoutables. (NdA)

(4) Fondées par Paraf-Javal et Libertad, les Causeries populaires voulaient dépasser le cadre strict des Universités populaires et abordaient des sujets comme l'amour libre, les relations avec les syndicats ou avec le mouvement ouvrier… Le scientisme et l'éducationnisme de Paraf-Javal se heurtant à la volonté d'agitation et à l'activisme de Libertad firent que les deux hommes se brouillèrent. Ce qui mit fin à cette expérience. On peut se référer à la brochure de Gaetano Manfredonia, Libertad et le mouvement des causeries populaires (La Question sociale) (PDF).

(5) « Né à Bordeaux de parents inconnus [le 24 novembre 1875], Libertad fut pupille des enfants assistés de la Gironde. (…) Il travailla pendant quelques mois chez un entrepreneur, fut renvoyé et recueilli à nouveau par l'hospice où il avait été élevé. Puis il exerça à Bordeaux le métier de comptable. Il était déjà connu à cette époque pour ses opinions anarchistes et surveillé par la police. En août 1897, il vint à Paris et se présenta au siège du Libertaire. Il s'imposa aussitôt chez les anarchistes individualistes par son éloquence et son tempérament "bagarreur". » (Notice Maitron.)

(6) L'auteur omet de mentionner quelques brochures parues peu de temps après sa mort. Plus récemment, plusieurs recueils de ses articles ont été publiés (lire bibliographie).

(7) Nous avons respecté la graphie du titre avec le « a » minuscule ainsi que le souhaitait son fondateur. La collection complète de ce titre peut être consultée sur le site Fragments d'histoire de la gauche radicale.

(8) Charles d'Avray (1878-1960) fut un célèbre chansonnier libertaire de la première moitié du XXe siècle. Sur Anarlivres, on pourra découvrir les textes de quelques chansons qu'il a composées.

(9) Emile Bachelet (1888-1967). « Michel Ragon qui l'admirait beaucoup lui a consacré ces quelques lignes dans son récit D'une berge à l'autre : "Emile Bachelet était un petit homme aux cheveux très blancs et abondants, alerte, avenant (…) Aller vivre quelques jours au moulin de Pouligny, c'était s'embarquer pour l'Arcadie. (…) Emile Bachelet fut un grand exemple dans ma jeunesse. L'anarchie, l'anarchie vraie, que Bonnot dévoya, Bachelet l'incarnait. Il émanait de toute sa personne une sérénité qui, à ce degré, est la récompense de la sagesse." » (Notice Maitron.)

 

« Le Culte de la charogne » (extraits) (1)

Dans un désir de vie éternelle, les hommes ont considéré la mort comme un passage, comme une étape douloureuse, et il se sont inclinés devant son « mystère » jusqu'à la vénérer.

Avant même que les hommes sachent travailler la pierre, le marbre, le fer pour abriter les vivants, ils savaient façonner ces matières pour honorer les morts.

Les églises et les cloîtres, sous leurs absides et dans leurs chœurs, enserraient richement les tombeaux, alors que, contre leurs flancs, venaient s'écraser de pauvres chaumières, protégeant misérablement les vivants.

Le culte des morts a, dès les premières heures, entravé la marche en avant des hommes. Il est le « péché originel », le poids mort, le boulet que traîne l'humanité. (…)

Les morts obstruent les villes, les rues, les places. On les rencontre en marbre, en pierre, en bronze ; telle inscription nous dit leur naissance et telle plaque nous indique leur demeure. Les places portent leurs titres ou celui de leurs exploits. Le nom de la rue n'indique pas sa position, sa forme, son altitude, sa place. Il parle de Magenta ou de Solférino, un exploit des morts où on tua beaucoup ; il vous rappelle saint Eleuthère ou le chevalier de la Barre, des hommes dont la seule qualité fut d'ailleurs de mourir.

Dans la vie économique, ce sont encore les morts qui tracent la vie de chacun. L'un voit sa vie toute obscurcie du « crime » de son père ; l'autre est tout auréolé de gloire par le génie, l'audace de ses aïeux. Tel naît un rustre avec l'esprit le plus distingué, tel naît un noble avec l'esprit le plus grossier. On n'est rien par soi, on est tout par ses aïeux.

Et pourtant… aux yeux de la critique scientifique, qu'est-ce que la mort ? Ce respect des disparus, ce culte de la décrépitude, par quels arguments peut-on les justifier ? C'est ce que peu de gens se sont demandé, et c'est pourquoi la question n'est pas résolu.

Ne voyons-nous pas, au centre des villes, de grands espaces que les vivants entretiennent pieusement : ce sont les cimetières, les jardins des morts.

Les vivants se plaisent à enfouir, tout près des berceaux de leurs enfants, des amas de chair en décomposition, de la charogne, les éléments nutritifs de toutes les maladies, le champ de culture de toutes les infections.

Ils consacrent de grands espaces plantés d'arbre magnifiques, pour y déposer un corps typhoïdique, pestilentiel, charbonneux, à un ou deux mètres de profondeur ; et les virus infectieux, au bout de quelques jours, se baladent dans la ville, cherchant d'autres victimes.

Les hommes qui n'ont aucun respect pour leur organisme vivant, qu'ils épuisent, qu'ils empoisonnent, qu'ils risquent, prennent tout à coup un respect comique pour leur dépouille mortelle, alors qu'il faudrait s'en débarrasser au plus vite, la mettre sous la forme la moins encombrante et la plus utilisable. (…)

Pourtant, dans la nature, tout ce qui vit meurt. Tout organisme vivant périclite lorsque pour une raison ou pour une autre l'équilibre est rompu entre ses différentes fonctions. On détermine très scientifiquement les causes de mort, les ravages de la maladie ou de l'accident qui a produit la mort de l'individu.

Au point de vue humain, il y a donc mort, disparition de la vie, c'est-à-dire cessation d'une certaine activité sous une certaine forme.

Mais au point de vue général, la mort n'existe pas. Il n'y a que de la vie. Après ce que nous appelons mort, les phénomènes de transformisme continuent. L'oxygène, l'hydrogène, les gaz, les minéraux s'en vont sous des formes diverses s'associer en des combinaisons nouvelles et contribuer à l'existence d'autres organismes vivants. Il n'y a pas mort, il y a circulation des corps, modification dans les aspects de la matière et de l'énergie, continuation incessante dans le temps et dans l'espace de la vie et l'activité universelles. (…)

Tel qui suit respectueusement un corbillard s'acharnait la veille à affamer le défunt, tel autre se lamente derrière un cadavre mais n'a rien fait pour lui venir en aide, alors qu'il était peut-être encore temps de lui sauver la vie. Chaque jour la société capitaliste sème la mort, par sa mauvaise organisation, par la misère qu'elle crée, par le manque d'hygiène, les privations et l'ignorance dont souffrent les individus. En soutenant une telle société, les hommes sont donc la cause de leur propre souffrance et au lieu de gémir devant le destin, ils feraient mieux de travailler à améliorer les conditions d'existence pour laisser à la vie humaine son maximum de développement et d'intensité.

Comment pourrait-on connaître la vie alors que les morts seuls nous dirigent ?

Comment vivrait-on le présent sous la tutelle du passé ?

Si les hommes veulent vivre, qu'ils n'aient plus le respect des morts, qu'ils abandonnent le culte de la charogne. Les morts barrent aux vivants la route du progrès.

Il faut jeter bas les pyramides, les tumulus, les tombeaux ; il faut laisser la charrue dans le clos des cimetières afin de débarrasser l'humanité de ce qu'on appelle le respect des morts, de ce qui est le culte de la charogne.

Albert Libertad

(1) Ce texte est disponible sur Bibliothèque anarchiste ou, en visionnage, on peut parcourir la brochure publiée en 1909 par les Editions de « l'anarchie », avec quelques variations.

 

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